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Nous sommes bien loin des zones à risque, puisque nous longeons dans le sud la frontière avec la Roumanie marquée par une grosse rivière, la Tizsa. Cette même Roumanie où nous avions célébré il y a quelques jours, l’anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, avec la population de Brasov et les nombreux réfugiés.

De manière un peu étrange, nous continuons notre voyage. Comme des touristes ordinaires en temps normal. Enfin presque.

La guerre est là, c’est indéniable. Elle se manifeste par une présence militaire peu importante mais régulière tout au long de la route et par les contrôles dont les véhicules font l’objet. Également par des opérations de camouflage à certains endroits sans doute stratégiques, des fils de fer barbelés à d’autres. Ces militaires, qui ne sont pas des professionnels, sont bien jeunes. Mis à part l’uniforme, ils ressemblent à des civils.

La géographie n’a pas toujours de frontières naturelles surtout dans des régions qui, au fil des siècles et des années, se sont retrouvés sous l’autorité de divers occupants. C’est ainsi que de ce côté-ci de la frontière on peut continuer à visiter la Bucovine ou les Carpates abordées en Roumanie. L’Ukraine s’est beaucoup développée depuis notre dernière visite. En témoignent les nombreuses constructions neuves de maisons individuelles dans les villes et villages que nous traversons. Nombre d’entre elles ne sont pas terminées, comme si les travaux avaient été brutalement interrompus. Peut-être par les départs à la guerre des propriétaires ? des constructeurs ? Nous avons même traversé des villages où il n’y avait pratiquement personne, dont les maisons souvent neuves avaient les volets fermés, un peu comme des résidences secondaires non utilisées.

Sur la route, ici comme ailleurs, on a souvent la chance de voir des choses qui nous surprennent. S’arrêter pour prendre un café ou pour déjeuner sur le pouce dans un établissement isolé peut révéler des atmosphères ou des décors étonnants. Ainsi, ce bar country dans lequel nous étions les seuls clients. De l’extérieur, on aurait pu penser se trouver aux États-Unis si ce n’était les inscriptions en alphabet cyrillique. L’intérieur était de la même veine : petit bar avec images de rodéos, photos de films, cornes d’élan sur le mur, chapeau de cow-boy, dessins d’Indiens… Alors que nous allions partir et voyant l’intérêt que nous manifestions pour les lieux, la jeune femme qui nous avait servis, nous rappela. Elle ouvrit une double porte au fond du bar et nous nous trouvâmes un peu ahuris face à une immense salle de danse. Et d’imaginer l’ambiance qu’il pouvait y avoir là en soirée avec des Ukrainiens convertis au folklore américain tapant des pieds sur le plancher avec leurs Santiag et Stetson sur la tête. En voyant toutes les chaises empilées les unes sur les autres dans un coin, j’ai réalisé que ce genre de soirée ne devait plus vraiment se produire : les cavaliers potentiels étaient sans doute loin d’ici.

Autre lieu, autre ambiance, autre style. En consultant, un vieux guide de voyage, nous avions appris que notre circuit allait nous permettre de passer par une petite ville à proximité de laquelle se trouvait le point central de l’Europe ! Enfin, l’un des centres géographiques de l’Europe… car il nous était déjà arrivé de tomber sur des sites revendiquant le même titre plus au nord (notamment du côté de Vilnius en Lituanie si mes souvenirs sont bons). Celui-ci, à Dilove, avait été mesuré par des scientifiques austro-hongrois en 1887. Évidemment, quelques boutiques de souvenirs et un café-restaurant se trouvaient à proximité. Ce dernier valait le détour avec sa décoration typiquement ukrainienne. Il faut dire que nous sommes au coeur des Carpates, le pays des Houtsoules, ces montagnards qui ont donné à l’Ukraine son artisanat coloré (Patrick n’a pu s’empêcher d’acheter une magnifique paire de chaussettes… qui lui sera bien utile lors des rudes soirées d’hiver à Nice !). Dans le café, une bande de touristes tchèques, au demeurant plutôt sympathiques, s’étaient arrêtés pour déjeuner. Quelques-unes des femmes du groupe s’étaient mises à danser sur de la musique folklorique quelque peu mise au goût du jour diffusée par la sono.

Bien sûr, la vie continue. La leur, la nôtre.

Nous avions pensé terminer notre voyage estival par l’Ukraine. Cela a failli ne pas se faire car nos amies Ukrainiennes réfugiées dans notre région (merci Ludmilla) nous avaient mis en garde. Notre choix s’était porté sur l’une des villes que nous connaissions bien : Lviv. Mais des événements récents, dont des personnes sur place leur avaient fait part, nous ont conduits à revoir notre itinéraire. 

Nous ne sommes ni des inconscients, ni des téméraires. Notre but était seulement d’apporter un petit témoignage de solidarité à ce peuple courageux qui suscite l’admiration de tous dans sa résistance à l’armée russe. Un témoignage bien modeste mais qui nous tenait à cœur. Puisque nous étions dans le nord de la Roumanie, nous avons décidé de franchir la frontière pour nous rendre, quelques dizaines de kilomètres plus au nord à Tchernivsti, et de sortir du pays en passant par la frontière slovaque plus à l’ouest. Nous ne savions pas trop dans quelle mesure cela serait possible : nous étions dans une totale ignorance des exigences aux frontières. Même si ce fut un peu long, notre entrée n’a posé aucun problème et nous avons pu trouver une chambre dans un hôtel de ce qui s’est révélé être une très belle ville.  

En déambulant dans les rues, il était difficile d’imaginer que ce pays était en guerre, si ce n’est que la présence des hommes y était très minoritaire, à l’exception des très jeunes. 

Alors que nous nous étions installés dans un café de la rue piétonne (Kobylyanskoi), nous avons eu droit à un accueil très chaleureux du personnel de l’établissement. Après nous avoir offert une soupe de poisson « de bienvenue », une serveuse est venue nous demander de leur écrire un message en français, ce que nous avons fait bien volontiers. En échange, et après que je le leur ai traduit en anglais, nous avons eu droit au petit mot que je vous laisse découvrir ci-dessous. C’était extrêmement touchant. Pour conclure cette séquence émotion, il y eut bien sûr une séance photos. 

Un long voyage, c’est aussi ces petits moments-là.

Un passage de frontière dans lequel la Bulgarie se trouve impliquée n’est jamais neutre pour nous. Il faut dire que nous en avons gardé des souvenirs pas toujours (pas souvent) heureux.

Je pense surtout à des épisodes datant d’avant la chute du Mur.

La première fois que nous avions voulu aller en Bulgarie, avec notre ami Luc, nous avions été refoulés sous le prétexte un brin fallacieux qu’une épidémie de choléra sévissait en Italie (dans le sud) et que nous avions traversé ce pays (dans le nord et en une journée). Ayant voulu contourner l’obstacle, nous avions alors décidé de passer par la Grèce pour franchir la frontière : et là ce fut une épidémie de fièvre aphteuse chez les ovins hellènes qui nous fut opposée. Si bien que le premier pays de l’Est que nous avons visité aura finalement été la Roumanie.

Quelques années plus tard, nous avons renouvelé la tentative avec plus de succès (même si ça nous avait coûté très cher en achat de visa et de changement de monnaie), mais c’est à la sortie en direction de la Yougoslavie que les problèmes se sont manifestés puisque, pour une stupide histoire de bons d’essence s’étant terminée en bataille rangée avec les gardes-frontières, nous avions finis par être braqués puis emprisonnés une nuit à la douane bulgare avec les amis qui nous accompagnaient. Interdits de séjour pendant cinq ans, nous avons laissé tomber ce pays qui nous montrait tant d’hostilité jusqu’à la chute du Mur. Sur cette aventure on peut consulter la « travel anecdote » de Patrick Mottard, « Du rififi à Kalotina » narrée en quatre billets…

C’est en 1990 que nous y sommes retournés. À l’époque, c’était un peu le b… partout dans les frontières d’Europe de l’Est. Mais nous avons gardé un merveilleux souvenir du passage entre la Roumanie et la Bulgarie au-dessus du Danube. La situation était telle (nombreux véhicules et mauvaise volonté des douaniers) que nous sommes restés bloqués sur ce pont entre les deux pays toute la nuit. Pourtant, quand nous repensons à ces longues heures surréalistes, nous sommes, encore aujourd’hui, remplis d’émotion. Tous les voyageurs étaient sortis de leurs véhicules et échangeaient entre eux, ceux qui avaient de quoi boire et manger partageaient avec les autres moins prévoyants : ce genre de situation crée forcément des complicités. Nous avions une cassette (et oui…) musicale et nous nous souvenons particulièrement de notre écoute partagée de « Stand by me ». La voix de Ben E. King s’élevant dans la nuit au-dessus du grand fleuve avait une magie qui nous prenait aux tripes à un point tel que c’est devenu notre morceau fétiche. Quelques années plus tard, c’est avec une drôle de sensation que nous avons franchi à nouveau le pont : il n’y avait plus de frontière, Schengen et le traité d’Amsterdam étaient passés par là… et c’était bien.

Eh bien hier, dans l’après-midi, nous avons à nouveau franchi le pont pour quitter la Bulgarie. Croyez-le ou pas, mais la circulation importante (notamment de très nombreux camions ukrainiens dans les deux sens) nous a émus au plus haut point et nous nous sommes mis à chanter, fort et fort mal, la chanson de Ben E. King. Fatalité ou plutôt heureux hasard, au moment où j’écris ces lignes, à Brasov, en Roumanie, la musique dans la salle du petit déjeuner de notre hôtel (des reprises de standards) vient de passer « Stand by me ». Et de penser, une fois de plus, que la musique est formidable qui ponctue nos souvenirs et les charge d’émotion retrouvée.

Plus anodin mais assez singulier, notre passage, un jour plus tôt, de la frontière turco-bulgare. Une frontière peu utilisée par les véhicules particuliers mais beaucoup par les camions (T.I.R.) qui font l’objet de contrôles pointilleux en entrant dans l’UE. Leurs chauffeurs s’arrêtent pour des heures dans une grande cafétéria où ils sont appelés les uns après les autres via un tableau d’affichage lumineux pour le contrôle de leur cargaison. Nous y avons pris un café. J’étais la seule femme au milieu de cette presque centaine de chauffeurs et des membres du personnel. S’ils étaient surpris de me trouver là, ils cachaient bien leur jeu : à aucun moment je ne me suis sentie mal à l’aise. Petit inconvénient vu le niveau de carburant de notre voiture : la seule station-service du coin ne délivrait pas d’essence… Nous avons remédié à cela quelques kilomètres plus loin, en Roumanie. Mais avant, il y eut le passage de la frontière où les douaniers bulgares (ils sont très forts pour ça) ont fait passer notre véhicule dans une zone de désinfection sans oublier de nous soulager de quelques leva au passage (une habitude…)

Avec tout ça, vous devez vous demander ce qui nous pousse à être revenus pour la septième ou huitième fois en Bulgarie. C’est que voyez-vous, nous y avons connu des gens merveilleux devenus par la suite des amis. Il y eut d’abord Raïna et, quelques années plus tard, son mari Pavlin. À partir de 1990, Michel Petkov, son épouse Roumi et leur fille Milena. Alors oui, nous aimons aller en Bulgarie, nous aimons ce pays – nous ne sommes pas rancuniers – même si c’est un amour à sens unique puisqu’il est loin d’être partagé par ses douaniers !

Depuis ce matin, nous avons changé de cap. Après un long cheminement Est-Ouest, la Renégade a pris la direction du nord. C’est donc tout naturellement que nous traversons la Bulgarie avec une première étape à Shumen.

Pourquoi Shumen, une ville modeste (la dixième du pays) toujours très impactée par l’abominable architecture soviétique et comme surveillée sur la colline qui la surplombe par une incroyable masse de béton censée représenter l’histoire des fondateurs de la Bulgarie transformés en héros stalinien ?

Tout simplement parce que cette ville a eu quelque temps comme député notre ami Michel Petkov. Michel, social-démocrate responsable, passionné et bienveillant, a payé de 9 ans de prison dans les geôles communistes son amour de la liberté et la fidélité à ses valeurs. Nous l’avons connu juste après la chute du Mur quand, à l’automne de sa vie, sollicité de toutes parts, il entamait une brillante carrière politique en constituant avec Roumi sa femme et Milena sa fille une véritable équipe. Une carrière qui fit de lui un député puis un ambassadeur brillant à Madrid (terre d’exil du roi Simeon) et à Tunis.

À l’époque, nos échanges étaient fréquents et nous l’avions présenté à Edith Cresson alors Première Ministre qui l’avait fait applaudir par tout un congres socialiste. Et comme il aurait pu le dire avec son sourire malicieux, ce n’est pas évident de faire l’unanimité à un congrès socialiste.

Dans le Shumen de 2022, nous nous promenons en nous remémorant le séjour où, quelques semaines avant les élections, il nous avait présenté ses soutiens, principalement de jeunes trentenaires fascinés par son charisme et son optimisme.

Michel nous a quittés trop tôt et nous pensons très fort à lui dans notre hôtel situé juste sous la colline du méga monument stalinien. Un paradoxe qui l’aurait beaucoup fait rire.

Nos tendres pensées à Roumi et à Milena. 

Dominique Boy-Mottard et Patrick Mottard

L’étape grecque fut charmante. Mes souvenirs de Thessalonique étaient trop anciens pour que je puisse faire des comparaisons quant à l’évolution de la ville des dernières décennies, ce fut donc une bonne surprise de trouver une cité dynamique en plein essor en l’absence d’une activité touristique envahissante. Le quartier du port notamment, où nous étions installés pour deux jours, est promis à un bel avenir avec quelque chose qui n’est pas loin de ressembler à une réhabilitation de docks.

Mais la bougeotte nous a repris et c’est avec enthousiasme que nous avons abordé la journée d’hier avec la Turquie en ligne de mire. Une fois passée la frontière – ce qui ne fut pas une mince affaire puisque nous y avons passé presque trois heures sans comprendre pourquoi – le paysage s’est profondément transformé : nous sommes passés des vertes montagnes qui s’étaient imposées dans la Macédoine grecque à d’immenses plaines agricoles hélas couvertes, ici aussi, de tournesols brûlés par la sècheresse sur des centaines d’hectares.

Nous avons été rattrapés sur la route par un violent orage (qui avait provoqué un accident spectaculaire) qui eut le bon goût de cesser avant notre arrivée à Edirne. Je n’avais plus vraiment en mémoire ce que j’y avais vu lors d’un précédent passage encore plus ancien que celui de Thessalonique. J’avais seulement le (mauvais) souvenir d’une montée dans un minaret dont j’étais ressortie avec les jambes tétanisées.

Évidemment, il faisait déjà nuit lorsque nous avons trouvé notre hôtel (il faudrait vraiment qu’on arrête de choisir des établissements dans les vieilles villes, ce serait plus simple…) et que nous décidâmes de sortir dîner. Si l’expérience culinaire s’avéra plutôt décevante, l’environnement était très dépaysant dans ce quartier plutôt traditionnel. Pour être franche, je me suis un temps demandé ce que nous étions venus faire ici et cette perplexité ne m’avait pas quittée au moment de m’endormir.

Il ne faut jamais se fier à une première impression (heureusement que je n’ai pas écrit mon billet hier soir). Depuis nous avons passé la journée dans une ville étonnante qui, si elle déborde de mosquées (et d’appels à la prière un peu envahissants des muezzins), est très vivante avec une population à l’allure européenne plutôt jeune – il y a beaucoup d’enfants – malgré la présence incontournable (comme dans les pays des Balkans) des hommes, le plus souvent âgés, semblant rêver assis aux terrasses des cafés.

Edirne est en pleine restauration pour sauvegarder un patrimoine exceptionnel qui ne se limite pas aux mosquées. Il y a notamment un grand nombre de maisons en bois, avec un soubassement de pierre, qui ont bien besoin d’être réhabilitées. Ce que manifestement la municipalité a décidé de faire, vu l’ampleur des travaux un peu partout.

Cerise sur le baklava : nous avons fait une pause cet après-midi à l’ombre réparatrice des arbres dans un café au bord… de la Marytza (Meriç en turc). La Bulgarie n’a pas le monopole du passage de la rivière chantée par notre Sylvie nationale puisqu’elle passe aussi en Grèce et en Turquie. Qu’on se le dise !

Nous venons de quitter Gjirokastër et faisons route – en prenant le chemin des écoliers – vers la Grèce où Thessalonique nous attend. Nous n’avons pas envie de nous presser car nous tenons à profiter encore un peu de la vallée et des montagnes qui l’entourent.

Notre bref séjour dans la plus belle ville du sud du pays marquera sans nul doute notre voyage. Le site où elle se situe, son vieux bazar, ses maisons de la vieille ville aux toits de pierres grises desquelles émergeait notre hôtel disposant d’une vue exceptionnelle, nous ont coupés du reste du monde.

Mais un tel endroit se mérite. La ville s’étend à flancs de colline voire de montagne et la parcourir tant à pied (épuisant) qu’en voiture (angoissant) est compliqué. Je dois à la vérité de dire que mon compagnon a eu bien du mérite de nous conduire à travers les ruelles étroites tout en montée jusqu’au parking de l’hôtel (que la voiture ne quittera plus avant notre départ) avec un GPS aléatoire et une passagère qui ne cessait de paniquer à côté de lui. Mais quelle récompense à l’arrivée en sirotant sur l’une des terrasses le verre de bienvenue qui nous était offert. Où que se tournait notre regard, c’était un émerveillement.

Il a bien fallu quitter ce havre de paix et reprendre la route.

Nous nous efforçons, autant que faire se peut, d’éviter les grands axes et d’emprunter des itinéraires qui nous permettent de nous immerger dans la nature, tour à tour grandiose ou villageoise. Seul ce moyen de transport individuel qu’est la voiture – n’en déplaise à mes amis écolos – nous permet de faire ça : on s’arrête (presque) quand on veut, on va où les touristes ne vont pas… Bref, on profite vraiment du voyage.

Depuis quelques jours, après une pause appréciée, nous avons retrouvé – et même en pire – les grosses chaleurs. La sécheresse n’a épargné ni le sud de la Bosnie, ni l’Albanie et c’est pitié de voir les champs de maïs et de tournesols entièrement brûlés par le soleil et l’absence d’eau.

Prendre les chemins de traverse n’est pas de tout repos : les kilomètres défilent moins vite, les routes sont parfois en très mauvais état et c’est très tard que l’on arrive à destination, à la nuit tombée, ce qui n’est pas toujours simple pour débusquer notre nouvel hôtel. Nous avons fini par arriver à la frontière grecque qui est en même temps celle de l’Union Européenne et nous avons pu constater que les Hellènes faisaient consciencieusement leur travail de « gardiens ». Quelques kilomètres après la douane notre identité a été à nouveau très sérieusement contrôlée sur cette petite route que nous avions empruntée et sur laquelle nous n’avions croisé personne.

Encore plus d’une centaine de kilomètres pour arriver à destination. Je ne me souvenais pas de cette particularité des bords de route grecs : la présence d’innombrables petites chapelles édifiées tant pour les défunts que pour les victimes de la route « miraculeusement » sauvées (une sorte d’ex-voto). Bientôt nous ne pouvions plus les identifier : la nuit commençait à tomber, ça allait encore être la galère pour arriver à l’hôtel et trouver un parking…

Après avoir quitté la Bosnie et traversé le Monténégro qui m’a laissé tant de bons souvenirs (voir mon billet « Les bouches de Kotor »), nous voici en Albanie. C’est assez excitant de se rendre dans un pays qui fut si longtemps fermé aux ressortissants occidentaux. J’aime l’Albanie, mais il faut faire preuve d’un certain volontarisme pour y parvenir.

C’est celui des anciens pays staliniens qui est le plus déglingué vu de l’extérieur. On y circule mal sur des routes à l’entretien aléatoire, les bouchons sont partout, dans les villes, sur les chemins, les plus grands axes… Le bord des routes n’est pas mieux : on y trouve en très grand nombre et n’importe où des bâtiments qu’on a commencé (un peu ou beaucoup) à construire et jamais finis, déjà usés à traîner de la sorte sous le soleil ou sous la pluie. Les nombreux fils électriques se déploient de façon anarchique entre les poteaux et les maisons. Quant au nettoyage urbain (et pas que), je crois que Pierre-Paul Léonelli, l’adjoint délégué à la propreté de la ville de Nice, trouverait beaucoup à redire ! Les détritus s’entassent partout, les containers à ordures débordent, preuve que le service public est – du moins en ce domaine – particulièrement défaillant.

Aucune préoccupation patrimoniale ne semble se manifester d’une quelconque manière. Et pourtant, au milieu de ce fatras, quelques pépites émergent dues à des initiatives privées qui sont autant de manifestations émouvantes de la volonté de participer au développement d’une société. Ainsi à Shkodër par exemple, la culture des cafés, avec beaucoup d’établissements chaleureux, compense le côté un peu chaotique de l’environnement. Et une mention toute spéciale au chanteur de notre restaurant qui nous a offert une chanson en français (Emmanuelle de Pierre Bachelet).

Et puis… et puis… y’a le sud et toute la route – belle celle-là – qui nous a conduits entre vallées et montagnes à Gjirokastër. Nous avons pu admirer des paysages époustouflants de beauté avec, en prime, au début de notre trajet, la découverte, presque par hasard, d’Apollonia, un site archéologique grec majeur dont les fouilles entreprises au début du 20e siècle (et loin d’être terminées) doivent beaucoup à une équipe de chercheurs français. Quant à la cité du Sud, Gjirokastër, c’est un bijou préservé. On le devrait à Enver Hoxha qui, en étant originaire, avait tenu à en faire une « ville musée ». Pas de quoi pardonner au dictateur ses innombrables méfaits : les habitants ont fait brûler sa maison il y a quelques années. Quoi qu’il en soit, avec son château-citadelle qui la domine, Gjirokastër est un vrai bijou.

Et puis, il n’y a pas que le Sud. Il y a surtout les Albanais. En fait, si j’aime l’Albanie c’est essentiellement grâce à eux. J’aime ces hommes et ces femmes à la cordialité discrète, très calmes (y compris sur la route où on n’entend jamais un coup de klaxon, ni ne voit de gestes d’impatience, malgré la circulation parfois déroutante, notamment celle des vélos). Ils n’élèvent pas la voix ce qui, dans les lieux publics, est assez reposant, surtout après la frénésie de Sarajevo.

Mais je vous laisse, ma visite de Gjirokastër n’est pas terminée…

Dans quelques heures nous aurons quitté la Bosnie. Nous n’y avons pas passé assez de temps pour prétendre pouvoir émettre un avis éclairé. Seulement des sensations.

J’étais impatiente de revenir à Sarajevo. Je ne sais ce que je m’attendais à y trouver. Peut-être les années avaient-elles altéré mes souvenirs ? En tout cas, les deux journées que nous y avons passées ont donné naissance à des sentiments contrastés.

D’abord, c’est une grande tristesse qui m’a envahie, une tristesse à la double origine.

Les traces de la guerre de 1992-1995 sont toujours très présentes dans la capitale bosniaque, celles de balles des snipers sur les murs de nombreux bâtiments. C’est à ça que j’avais pensé lorsque j’avais vu l’exposition de Noël Dolla il y a quelques mois au musée Matisse. J’en avais été bouleversée : comment le peintre avait-il pu capter l’indicible dans une démarche qui restait esthétique ?

L’autre cause de cette tristesse, plus feutrée mais peut-être plus profonde, m’est tombée dessus dans le parc mémoriel de Vraca, une sorte de monument aux morts (en fait plusieurs monuments) dédié aux victimes de la 2e Guerre mondiale et à la gloire de Tito. Ce grand espace est aujourd’hui à l’abandon. Seules quelques gerbes finissant de sécher témoignent de l’hommage rendu sans doute par quelques officiels sans public dans les semaines passées. Pourtant la flamme de l’immense vasque brûle toujours. Qui l’entretient ? Ce parc étant situé dans une partie de la République serbe de Bosnie, il y a peu de chance que les autres communautés s’y rendent. La Yougoslavie a bel et bien vécu. Et dans ma tête tout se mêle, les morts d’hier et ceux d’avant-hier. Ils ne semblent plus intéresser grand monde et je ne suis pas sûre que la résilience y soit pour quelque chose. En témoigne la coexistence des différentes instances politiques, des différentes cultures et religions, des différents peuples qui ne formeront jamais une nation.

Toute ma journée d’hier a été plombée par ce constat. Mais heureusement, il y eut cette soirée que nous avons passée dans le coeur de Sarajevo, la vieille ville ottomane de Baščaršija, il y eut cette foule exubérante constituée essentiellement de jeunes gens et de jeunes filles déambulant dans les petites rues, prenant un verre aux terrasses des cafés dans une ambiance survoltée, la musique envahissant le quartier dans une joyeuse cacophonie.

Et même si, longtemps après être rentrée à l’hôtel, les décibels m’ont empêchée de fermer les yeux, c’est avec un certain soulagement que j’ai fini par m’endormir. Rien n’est parfait à Sarajevo, loin de là. Mais au moins cette génération ne connaît pas la guerre et son cortège de tragédies.

Hélas ! Les guerres de Yougoslavie ne seront pas les dernières à frapper le continent européen. L’État russe en a décidé autrement.

Voilà longtemps qu’un périple estival ne nous avait conduits dans cette partie de l’Europe que nous affectionnons tant. Il faut dire que nous connaissons particulièrement bien l’Europe de l’Est, du sud au nord. Nous l’avons souvent sillonnée tant avant la chute du Mur qu’après.

Quand on part pour cette destination, il y a un incontournable : la traversée de l’Italie et de sa plaine du Pô qui n’en finit plus de s’étirer. Habituellement nous faisons étape dans l’une des nombreuses villes de la péninsule : le seul embarras est celui du choix. Mais les années passant et les passages se répétant, nous avons fini par en connaître (presque) tous les charmes et les envoûtements. Par conséquent, nous avons décidé de faire l’impasse sur l’Italie : notre premier arrêt se ferait en Slovénie. Il nous a fallu partir plus tôt qu’à l’ordinaire ce qui nous a permis de vérifier qu’il était plus efficace de prendre la route avant l’aube, singulièrement au mois d’août, ce que nous subodorions mais n’avions jamais vérifié personnellement.

Toujours pour la même raison (nous connaissons la capitale slovène par coeur), nous avons choisi de bouder la douce Ljubljana pour découvrir une autre ville de ce petit pays de deux millions d’habitants : Postojna. L’intérêt essentiel de ce qui est en fait plus une bourgade qu’une véritable cité, réside dans une attraction touristique mondialement connue : l’existence d’une grotte tellement importante qu’on y a construit un chemin de fer. Mais voilà : cette grotte nous la connaissons déjà. Pour autant, nous n’avions pas retenu grand chose du centre ville et le revoir pouvait, au premier abord, nous permettre de comprendre pourquoi. Rien de remarquable – au-delà de la fameuse grotte – pouvant justifier qu’on y passe la nuit.

Mais les sentiments que l’on éprouve pour certains lieux, certains paysages, obéissent à des ressorts qui ne sont pas toujours rationnels. À l’exception de quelques détails (par exemple les voitures), nous avons immédiatement été projetés dans le passé. Celui de l’ex-Yougoslavie, celle de Tito, pas très différente – mais différente quand même – des dictatures des autres pays de l’Est. Si je suis loin d’avoir la nostalgie des régimes staliniens, je reconnais avoir eu quelques faiblesses vis-à-vis de la Yougoslavie qui avait réussi – mais à quel prix ? – à faire vivre dans un même État des peuples historiquement divisés qui n’ont pas tardé à se déchirer à nouveau après la chute du Mur. Et de la pire des façons. L’unité n’avait jamais été qu’une fiction.

En déambulant dans la petite cité de Postojna, on avait réellement l’impression que rien n’avait changé. Contrairement à la capitale, contrairement à certains pays voisins, Postojna ne doit pas être très différente de ce qu’elle fut par le passé. D’ailleurs la place principale porte toujours le nom de Tito. Nous retrouvons la même architecture indéfinissable, les boutiques aléatoires, l’éclairage minimaliste, et, allez savoir pourquoi, ce que nous avions alors détesté nous parle aujourd’hui bien plus de ce pays. Une sensation de familiarité qui nous fait retrouver immédiatement nos marques provoquant l’émotion qu’on aime à ressentir quand on voyage dans des lieux déjà vus. Alors oui, l’étape de Postojna se révèle pour nous une bonne idée. De celles qui nous font présager que ce voyage sera – à l’instar des précédents – chargé de sensations parfois contradictoires, entre l’étonnement de la découverte et le plaisir du déjà vécu. Et après tout, pourquoi faudrait-il choisir ?

Voir sur le même sujet, le billet de Patrick Mottard : « Postojna-Slovénie : la porte de l’Est« 

Thérèse à Roussillon

Thérèse, ma mère, nous a quittés le 30 juillet. Ses obsèques ont eu lieu le mercredi 3 août à l’athanée de Nice. Prenant la parole au nom de mes soeurs et de mon frère, j’ai rappelé en ces termes qui était cette femme qui nous a tant donné.

Très chers tous,

Je tiens, au nom de mes sœurs et de mon frère, à vous remercier d’être venus rendre hommage à Thérèse, notre mère, et nous témoigner ainsi votre affection.

Je voudrais commencer par vous lire un petit message. Il a été écrit, dans les heures qui ont suivi le décès de Thérèse, par le plus jeune membre de notre famille, son arrière-petit-fils, Jean-Raymond.

« Mémé, aujourd’hui tu t’en vas. Tu resteras à jamais dans mon cœur, tu seras la personne avec qui j’ai passé les meilleurs moments, de mon enfance à aujourd’hui. Tu as su nous transmettre tes valeurs et ton amour, je ne pourrai jamais les oublier. Tu as su m’apprendre tant de choses avec tant d’amour et tant de passion. Tu étais le pilier d’une grande famille dont tu étais fière. Nous avons passé tant de bons moments ensemble, et malheureusement aussi des difficiles. Aujourd’hui tu t’en vas retrouver pépé, Raymond, ton mari. On vous aime, vous serez toujours avec nous dans nos cœurs. Je t’aime, mémé. »

Ces mots simples résument parfaitement qui était Thérèse et ce qu’elle représentait pour nous tous.

Maman,

Comme il est dur de penser que nous n’aurons plus jamais à prononcer ce nom, ni tous les petits noms dont nous aimions t’affubler. Je ne sais si tu aimais ça car toi-même ce n’est pas tant avec des mots que tu nous témoignais ton amour. Parce que qu’est-ce que tu nous as aimés ! Nous en avons eu chaque jour la preuve tant ta vie nous a été consacrée, à nous, tes enfants et petits-enfants, et à papa, disparu il y a 20 ans. Lui qui était un fervent admirateur de Victor Hugo… et de sa femme, aimait à réciter, devant nous, tes enfants, ce passage d’un poème (Ce siècle avait deux ans) qui te faisait rosir de plaisir :

« Ô l’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie !

Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie !

Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier ! »

Pour autant, cet amour absolu, ne t’a jamais empêchée d’être tournée vers les autres. Ta vie en témoigne : rien de spectaculaire mais de nombreux gestes qui disaient à quel point tu étais généreuse et charitable. Tu étais prête à investir tes finances (et elles n’étaient pas très grandes) dans toutes les causes : la souffrance des autres t’était insupportable, celles des enfants qui ont faim, des malades, des pauvres… Je ne peux m’empêcher de citer – parce qu’on s’en amusait avec tendresse – le soutien que tu apportais toute l’année à la scolarité des petits indiens Sioux du Dakota pris en charge par l’association Saint-Joseph et ce jusques aux derniers jours de ta vie. Sois rassurée maman, on va prendre le relais. Et bien sûr, ta charité ne se limitait pas à des aides financières. Si tu n’avais pas le temps (avec quatre enfants et un travail !) de t’investir dans des œuvres collectives, dès que tu rencontrais quelqu’un en difficulté, tu payais de ta personne. Cela pouvait aller de l’aide à des démarches administratives à la couture de tenues pour nos copines ou copains d’école moins favorisés ou encore au partage d’un repas… Nous trouvions quelquefois que c’était excessif mais, en vrai, nous étions plutôt fiers de toi.

Et puis, en marge de ton travail dans l’administration de la Jeunesse et des Sports, tous les étés (et même parfois l’hiver), pendant de nombreuses années, tu as dirigé des colonies de vacances, notamment à Annot. Et pas les plus faciles, non, celles avec de très nombreux enfants, celles qui avaient peu de moyens. Tu le faisais avec efficacité et, il faut bien le dire, avec une certaine poigne. Parce que tu n’étais pas, et de loin, ce qu’on aurait pu appeler à l’époque une « faible femme ». Tu avais un caractère certain, qui n’excluait pas quelques poussées de colère, mais une colère qui retombait aussi vite qu’elle était montée. Et nous avons toujours tous pu compter sur toi.

Car tu étais bien notre pilier. Toutes les réunions de famille se sont faites, à l’exception des quelques dernières années, dans l’appartement du Ray. Tu étais une cuisinière hors pair, ne ménageant pas ta peine pour faire plaisir aux uns et aux autres. Tu étais la reine de la cuisine niçoise (ah, tes raviolis, tes petits farcis…) mais pas que. Très ouverte d’esprit, tu t’es aussi essayée avec succès aux autres cuisines régionales et même aux cuisines étrangères. C’est chez toi que je mangeais par exemple le meilleur couscous ou la meilleure paella. Et je suis objective. Tous ceux qui ont eu la chance de goûter à tes plats le confirmeront volontiers. Ce n’est donc pas de ma faute si maintenant on trouve toujours que je suis difficile !

Ces réunions tous ensemble auxquels n’hésitaient pas à se joindre nos amis, les amis de tes enfants dont certains sont aujourd’hui présents, on les faisait aussi souvent, aux beaux jours, dans cette vallée de la Tinée que tu aimais tant, à Roussillon. Tu y cultivais amoureusement ton jardin, tu chouchoutais les arbres fruitiers qui allaient te permettre de nous faire de délicieuses confitures. Et même si au fil des années, le barbecue s’est invité au menu, il était hors de question que tu ne prépares pas quelques plats que nous affectionnions. Nous étions à chaque fois émerveillés par le talent de la cuisinière, la bonne humeur et l’humour de l’hôtesse qui n’hésitait pas à taquiner tel ou tel de ses invités.

Et si nous nous sentions si bien auprès de toi, c’est aussi parce que, même l’âge avançant, tu avais su très naturellement t’adapter à une société qui était pourtant bien différente de celle de ta jeunesse. Tu étais douée d’une compréhension et d’une indulgence que beaucoup venaient chercher auprès de toi. Il est cependant un domaine où elle te faisait défaut cette compréhension : c’est celui du jeu. Tu adorais les jeux de société, notamment les jeux de cartes, jamais tu n’aurais refusé de faire une partie de belote. Mais tu aimais tellement gagner que ça te rendait quelquefois – souvent – d’une mauvaise foi qui nous amusait… et dont certains d’entre nous ont hérité.

Nous ne pourrons jamais oublier tes yeux qui pétillaient le plus souvent de bonheur, qui ne se voilaient que dans les moments les plus tristes. Même durant ces derniers mois qui n’ont pas été faciles pour toi, il leur arrivait de briller, quand tu nous voyais arriver pour te rendre visite, lorsque nous chantions ensemble les vieilles chansons de Michel Sardou. Tu en connaissais beaucoup par cœur, ta voix était claire, presque comme celle d’une jeune fille. Vers la fin, ta voix a fini par s’éteindre, ne prononçant plus que quelques mots : « Ça va, ça va », nous répétais-tu alors. Mais la petite lumière a continué à éclairer tes yeux jusqu’à ce qu’ils se ferment définitivement.

Maman, nous ne t’avons pas perdue. Où qu’elle soit, nous savons que notre petite fée continuera à veiller sur nous. Tu nous as tellement aimés, nous t’avons tant aimée.

Pour mieux connaître Thérèse, on peut consulter quelques billets écrits sur ce blog :

Et aussi, ceux écrits sur le blog de Patrick Mottard :

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