Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Rosalinde Rancher poète niçois’

Mon amie Joëlle Vacca, amoureuse des livres (elle en a d’ailleurs fait son métier), a signé dans Le Patriote de la semaine dernière un article sur une œuvre de Rosalinde Rancher, La Nemaïda. Le poète niçois ayant donné son nom à l’école du 7e canton qui accueille le plus d’enfants, Joëlle a accepté que je reproduise ici son texte. Bonne lecture.

Rosalinde Rancher

Le poète niçois, Rosalinde Rancher, publie en 1823, « La Nemaïda : o sia lo trionf dei Sacrestan, poëma nissart ». (1)

Ce poème épique en sept chants et 2740 alexandrins est le premier texte imprimé en niçois moderne. Truculent et burlesque, il s’inspire d’un fait-divers local : une dispute entre les sacristains et les marguilliers d’une église autour d’intérêts financiers divergents, à laquelle se mêle une intrigue sentimentale contrariée …

« Point d’allusions, point de personnalités, point de caricatures dans mon poème…. » : l’avertissement prudent de la préface écrite en français ne trompe personne. Et surtout pas le puissant « parti de l’Eglise » qui se sent ridiculisé par la fable. Ce qui vaudra au pauvre Rancher quelques bastonnades dans les ruelles obscures du Vieux Nice et deux heures de cachot… en 1829. Déçu et craignant la censure, il prend la décision de ne plus rien publier de son vivant sinon quelques poèmes de circonstance et un guide de Nice à l’usage des étrangers. Désormais, il réservera à ses amis la lecture de ses textes niçois plus audacieux.

Pourtant, à sa publication, la Nemaïda reçoit les soutiens de l’académicien Raynouard, et du poète provençal Dioulifet. Tous deux perçoivent l’enjeu du poème de Rancher dans le nouvel essor du dialecte niçois et plus largement dans le renouveau des langues provençales.

Malgré cette reconnaissance Rancher semble bien isolé et presque oublié à Nice : il faudra attendre 1954 pour découvrir l’ensemble de son œuvre dans une publication complète : La Mouostra Raubada (achevé en 1830), Le Fablié Nissart (achevé en 1832), et les quatre poèmes formant le cycle de Nem. (2)

« Che sierve de si plagne e de si reghignà, lou Destin nen comanda e tougiou voù regna » ( La Némaïda, p. 85)

De fait, la vie de Rancher est d’une grande discrétion et suit les aléas d’un moment de l’histoire plutôt agité. Il est né à la veille de la Révolution, le 19 juillet 1785, dans la maison familiale située sur l’actuelle Place Vieille, en plein cœur du Vieux Nice ; Rosalinde est le septième enfant d’une fratrie de neuf. A 16 ans, il est boursier au lycée de Marseille. Il y reste trois ans et obtient des résultats brillants notamment en littérature et latin. Sa formation intellectuelle est marquée par le système éducatif mis en place par le Consulat et l’Empire : une solide culture classique et universaliste au service de l’Etat.

Après ses études, le jeune homme part gagner sa vie en Italie, alors sous domination française : Florence, Arezzo, Livourne, Alessio, Savona… Il est fonctionnaire, puis agent commercial pour une compagnie anglaise. Première attestation de son activité littéraire à Arezzo, il est admis à l’Accademia Petrarca.

Mais la chute de l’Empire mettra un terme à ses années « vagabondes » et « ruinera » sa carrière professionnelle .

« Je fis (la Némaïda) pour me délasser de mes matérielles occupations bureaucrates » (1)… (préf., la Mousta raubada)

Quand il revient, en 1814, vivre auprès de sa mère et ses deux sœurs, le Comté de Nice est à nouveau sous la suzeraineté de la Maison de Savoie. « Tutt coma dinans », le « tout comme avant » de Victor Emmanuel Ier sonne comme un glas, mais les niçois en ont assez des guerres, de la conscription et du blocus anglais…

Alors, la petite ville de 25000 âmes s’endort, elle se fait même oublier : elle sera l’une des plus pauvres du royaume de Sardaigne. Conservatrice, elle se tient à l’écart des troubles qui agitent le Piémont et qui seront « matés » par des généraux niçois.

Rosalinde reprend des études de droit, travaille quelque temps auprès d’un avocat. Puis il rentre dans l’administration en 1821 comme « écrivain juré » au « Magistrat Suprême du Consulat de commerce et de la Mer », avec un salaire de « famine »(3 ). Mais pour « se délasser » le poète a plusieurs cordes à son arc : connu pour être musicien et surtout bon violoniste, Amédée Acchiardi de Saint Léger, Consul de la ville, lui propose de s’occuper de l’orchestre du nouveau théâtre de Nice et d’assister aux répétitions. Apprécié pour sa culture et pour son esprit, Rancher est entouré d’amis et protecteurs influents : Hilarion de Cessole, Barralis, François Malausséna …

Joëlle Vacca

Enfin, la vie sentimentale du poète demeure « mystérieuse » . Sans pouvoir l’affirmer, on a vu dans la Nemaïda, son histoire d’amour contrariée avec une demoiselle de la bourgeoisie niçoise, personnifiée dans le texte par l’idylle entre Lubin et Courina ; la belle famille à l’origine de cet échec serait représentée par les personnages de l’Envie : « plus seca qu ‘un bescueç » et « li tre souorre » : la Discorde, la Calomnie, et l’hypocrisie. Quoi qu’il en soit Rancher passe les dernières années de sa vie avec son frère Adrien, tous deux sont célibataires. Il meurt dans sa maison du Vieux Nice en 1843.

Peut-être la seule passion de Rosalinde, sa muse « rangheta », un peu boiteuse, qui occupe ses journées et son ennui, est la poésie et plus encore la langue niçoise.

« Lorsque j’ai publié le poème la Némaïada, je n’ai aspiré à aucune gloire littéraire (…) Je le fis (…) parce que (…) tout en peignant les localités et les mœurs du pays, il en fixerait la langue… » (préf. La Mouostra Raubada)

En effet, à travers ces principaux poèmes, Rancher dresse un tableau souvent cocasse et irrévérencieux de la vie niçoise des années 1820 : coutumes, repas, gastronomie, urbanisme, manques d’hygiène, travail, mariage, délinquance. Loin de tout folklore, il nous entraîne dans les bas -fonds du quartier du Port :
« bornigon sugous che formon li barraca »,
auprès des jeunes ouvrières, des prostitués faméliques :
« catins (..) che non es che tres fes anada a l’espitau » .
Profondément marqué par son passage au cachot suite à la publication de la Némaïda, il relate l’expérience dans la Mouostra Raubada :
« Vou pinti lou croton, perché se ch’es lou sabi »
« Lou perché l’y m’han mes degun non nen sau rem »
Mais, pour cet humaniste, la souffrance ne s’arrête pas aux frontières du Comté niçois. Dans La Nemaïda, il exprime son pacifisme dans des mots très forts :
« L’autre remplit de sanc, crida, non gieughi plus,
E li fa l’enemic au pieç un larc pertus »,
dans la Mouostra raubada et les Fabla il évoque l’expédition d’Alger de 1830 : « un conflit afrous », et les esclaves noirs : « lou negre a li sucriera enflat dai coù de barra ».( 4)

Les vices humains sont toujours présents, personnifiés dans la Nemaïada : Envidia, Discordia, Calonnïa, ipocrisia ; médisance, cupidité, vol, brutalité dans la Mouostra, et enfin, le fabla dénoncent l’ingratitude et l’inhumanité du monde.

Ces poèmes en dialecte illustrent le travail de linguiste passionné entrepris par Rancher : il recherche les vieux mots, les tournures caractéristiques et montre par la richesse de ses images et les nuances de ses expressions toute la potentialité du niçois.

De plus, à son époque le dialecte est encore parlé à Nice par toutes les classes sociales, mais il est rarement imprimé, il en fixe donc l’orthographe dite « italianisante », qui est encore utilisée de nos jours. A la lecture des textes des troubadours, Rancher constate la pérennité de cette langue qui a traversé les âges et dans laquelle le français et l’italien ont puisé une partie de leur vocabulaire. De fait, retournant aux sources de la langue, il démontre qu’au-delà des frontières et de l’instabilité des Etats, le niçois se rattache l’ensemble des langues d’Oc et qu’il est une langue romane.

Ecole Rosalinde Rancher

Plus tard, en 1901, longtemps après la mort du poète niçois, Frédéric Mistral sera catégorique. Rancher est le « père » du niçois moderne et le précurseur de la renaissance des langues d’Oc : « La lengo prouvençalo dins sa formo niçardo es estado fissado per Rancher » (19 juin 1901, lettre à Jules Eynaudi).

Notes :

1 – La Nemaïda, Rosalinde Rancher, Nice : Imprimerie De La société Typographique : 1823
2 – Les œuvres de Rancher : La Nemaïda, La Mouostra raubada, Lou Fablié Nissart, André Compan (éd.), publication spéciale de la Revue des Langues Romanes, Nîmes, 1954
3 – Op. cit., André Compan, Introduction p. 5 à 53.
4 – Les choix d’extraits des poèmes de Rancher en niçois sont tirés de l’article : Relecture de Rancher, Rémy Gasiglia, Nice-Historique, 1985, N°87

Read Full Post »

%d blogueurs aiment cette page :